LE MAKHZEN A TRIOMPHÉ : LA VICTOIRE DU SYSTÈME SUR LES ASPIRATIONS AU CHANGEMENT
LE MAKHZEN A TRIOMPHÉ : LA VICTOIRE DU SYSTÈME SUR LES ASPIRATIONS AU CHANGEMENT
Les élections législatives du 23 septembre 2026 ont été marquées par une participation limitée officiellement à 38,08 %, une abstention massive, des suffrages blancs ou nuls, des interrogations sur l’usage de l’argent en politique et la perspective historique d’une femme à la tête du gouvernement. Derrière la recomposition des forces parlementaires, c’est la question de la légitimité démocratique qui demeure posée.
Une victoire électorale sur fond de désaffection populaire
Le Makhzen a triomphé. Mais derrière la victoire électorale du Parti authenticité et modernité (PAM), arrivé en tête du scrutin du 23 septembre 2026, se dessine une réalité politique qui mérite d’être examinée au-delà des résultats proclamés : celle d’un système qui parvient à préserver ses équilibres, tandis qu’une partie importante de la population semble se détourner des urnes et des formations politiques.
Le taux de participation officiel, établi à 38,08 %, contre environ 50 % en 2021, constitue l’un des faits marquants de cette échéance électorale. Il traduit un recul de la mobilisation électorale parmi les citoyens inscrits (1). Plus significatif encore, selon les données rapportées par le quotidien franças Le Monde, près de six millions de Marocains seulement se sont rendus aux urnes, tandis qu’environ un million de bulletins blancs ou nuls ont été recensés.
Ces chiffres invitent à dépasser la lecture strictement arithmétique des résultats. Car une élection ne se réduit pas à la répartition des sièges entre les partis en compétition. Elle pose également la question du degré d’adhésion des citoyens aux institutions représentatives, de la confiance accordée aux acteurs politiques et de la capacité du scrutin à traduire les aspirations de la société.
L’abstention massive, à laquelle s’ajoutent les suffrages blancs ou nuls, constitue ainsi un phénomène politique majeur. Elle ne saurait être interprétée uniformément comme un rejet conscient du système : ses motivations sont diverses. Mais elle révèle, à tout le moins, les limites de la mobilisation électorale et l’existence d’une distance préoccupante entre une partie de la population et l’offre politique proposée.
L’argent, les réseaux d’influence et les limites de la compétition électorale
À cette désaffection s’ajoutent les interrogations récurrentes sur les conditions dans lesquelles se sont déroulées la compétition électorale. L’usage de l’argent pour influencer le choix des électeurs, les pratiques clientélistes et les échanges de faveurs constituent autant de facteurs susceptibles d’altérer la confiance dans le processus démocratique.
Ces préoccupations ne relèvent pas uniquement du discours militant. À la suite du scrutin de septembre 2026, le Collectif associatif pour l’observation des élections (CAOE) a fait état de 59 cas présumés d’utilisation d’argent ou de corruption visant à influencer le vote, ainsi que de 53 cas d’utilisation de biens publics ! Il s’agit de soupçons relevés par des observateurs, et non de faits judiciairement établis dans leur totalité.
Ces signalements interrogent l’égalité des chances entre les candidats et la capacité des institutions à garantir la liberté du suffrage. Lorsque les ressources financières, les réseaux de notables et les moyens d’influence prennent le pas sur le débat programmatique, la politique risque de se transformer en un marché où les voix deviennent une marchandise et les investitures un instrument de négociation.
Le problème dépasse donc les éventuelles irrégularités individuelles. Il concerne la nature même du rapport entre les citoyens et ceux qui sollicitent leurs suffrages : s’agit-il de convaincre par un projet de société ou de mobiliser par des moyens matériels, des promesses et des intérêts particuliers ?
Le PAM en tête : une recomposition dans la continuité
Avec 97 sièges sur les 395 que compte la Chambre des représentants, le PAM s’est imposé comme la première force parlementaire, devant le Rassemblement national des indépendants (66 sièges) et le Parti de l’Istiqlal (65 sièges).
Cette victoire marque une recomposition des rapports de force au sein du paysage partisan. Elle ne signifie cependant pas, à elle seule, une rupture avec le système politique existant. Le PAM appartenait déjà à la coalition gouvernementale sortante. Son accession à la première place parlementaire peut ainsi être analysée comme un déplacement du centre de gravité partisan au sein d’un cadre institutionnel qui, lui, demeure largement inchangé.
Le scrutin soulève dès lors une question essentielle : le changement de parti dominant correspond-il à un véritable renouvellement des politiques publiques et des pratiques de gouvernement, ou traduit-il principalement une redistribution des positions de pouvoir ?
La réponse dépendra notamment de la composition du prochain gouvernement, de ses orientations économiques et sociales, ainsi que de sa capacité à répondre aux attentes des citoyens en matière d’emploi, de santé, d’éducation et de justice sociale.
Une perspective historique et une nomination officialisée
La perspective est de voir la présidente du PAM, Fatima Ezzahra El-Mansouri, reçue par le Souverain accéder à la primature, constituant ainsi un autre élément marquant de cette séquence politique. Aussi est-elle nommée par le roi Mohammed VI (2) cheffe du gouvernement pour être la première femme à diriger le gouvernement dans l’histoire du Maroc contemporain, une nomination qui honore la femme marocaine en général.
À savoir que le poste de cheffe de gouvernement (ou Première ministre) a été occupé par seulement deux femmes dans l'histoire du monde arabe : Najla Bouden, nommée le 29 septembre 2021 par le président Kaïs Saïed devenant la première femme à diriger un gouvernement en Tunisie et dans l'ensemble du monde arabe, et Fatima Ezzahra El Mansouri, nommée le 29 septembre 2026 par le roi Mohammed VI après la victoire de son parti (le PAM) aux élections législatives. Fatima Ezzahra El Mansouri est la deuxième femme de l'histoire du monde arabe à accéder à ce poste politique - réservé jusque là aux hommes.
Une telle nomination représente un événement historique dans la représentation des femmes au sommet de l’exécutif. Elle ouvre une nouvelle page dans l’histoire institutionnelle du pays et donne une portée symbolique importante à la présence féminine dans les plus hautes responsabilités politiques.
Toutefois, la question déterminante sera celle du contenu de l’action gouvernementale : quelles réponses seront apportées aux inégalités sociales et territoriales, au chômage des jeunes, aux difficultés du système de santé et aux défaillances de l’école publique, à l'emploi, à l'habitat et à l'urbanisme... ? Quelle marge de manœuvre le prochain exécutif pourra-t-il exercer dans la définition des grandes orientations du pays ?
Le triomphe du système sur les aspirations au changement ?
Au terme de cette séquence électorale, le constat est celui d’un paradoxe : le système institutionnel poursuit son fonctionnement, les partis se disputent les sièges et les équilibres parlementaires se recomposent, tandis qu’une part importante de la population reste éloignée des urnes.
Sur le plan politique, les grandes orientations nationales s'inscrivent dans une vision de long terme portée par l'État au-delà des cycles électoraux. En effet, le Souverain dans son discours du Trône adressé à la Nation le 29 juillet 2026, a appelé le futur gouvernement à poursuivre les réformes déjà entamées plutôt que de changer de cap (3).
Le Makhzen peut ainsi apparaître comme le principal bénéficiaire d’une situation dans laquelle la continuité institutionnelle prévaut sur les aspirations à une transformation politique plus profonde.
Elle révèle néanmoins un problème de fond. Une démocratie représentative ne peut durablement se satisfaire de la seule régularité des échéances électorales. Elle suppose également la confiance, la responsabilité des élus, la transparence de la vie publique et la possibilité, pour les citoyens, de peser effectivement sur les décisions qui engagent leur avenir.
Lorsque les élections ne parviennent plus à mobiliser qu’une minorité des inscrits, lorsque les pratiques clientélistes alimentent la défiance et lorsque les grandes orientations semblent échapper en partie au débat partisan, la question de la légitimité démocratique devient incontournable.
Le véritable enjeu ne réside donc pas uniquement dans la victoire du PAM, ni dans l'accession d’une femme à la primature en tant presidente dudit parti, le PAM. Il réside dans la capacité du système politique à transformer cette nouvelle configuration en un changement perceptible dans la vie quotidienne des Marocains.
Le Makhzen a triomphé : la victoire du système sur les aspirations au changement. Mais cette victoire institutionnelle suffira-t-elle à restaurer la confiance d’un peuple dont une partie semble avoir perdu foi dans la capacité des élections à changer son destin ?
C’est là que se situe le véritable verdict du scrutin du 23 septembre 2026 : non pas seulement dans le nombre de sièges remportés, mais dans la distance qui persiste entre la représentation politique et les aspirations populaires.
Dr Ali GHOUDANE
Tétouan, le 29 septembre 2026
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(1) Le nombre des inscrits sur les listes électorales générales, arrêtées au 10 juillet 2026 à l’issue de l’opération de révision exceptionnelle, s’est établi à 15.801.162 électeurs (Portail national MAROC.MA).
(2) Les dispositions de l'article 47 de la Constitution 2011, stipule que le Roi nomme le Chef du Gouvernement issu du parti en tête des élections, ainsi que les ministres proposés par ce dernier.
(3) Cf. Mon blog : kroniquesociale.blogspot.com mon article “Discours du Trône 2026, La croissance des chiffres face au défi du quotidien”, le 30 juillet 2026.

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