ÉCOLES PIONNIÈRES : LE TERRAIN INTERPELLE LE SYSTÈME ÉDUCATIF MAROCAIN
ÉCOLES PIONNIÈRES : LE TERRAIN INTERPELLE LE SYSTÈME ÉDUCATIF MAROCAIN
“Un véritable système éducatif n'impose rien à celui qui instruit, mais lui permet d'avoir accès à ce dont il a besoin”. - Ivan Illich (1).
Entre la contestation syndicale presque unanime des enseignants à l’échelle nationale, illustrée notamment par celle du lycée Ksar Sghir, à Fahs-Anjra, et le constat sans complaisance dressé par PISA 2025 (2), une même interrogation s’impose : où va réellement l’école publique marocaine ?
Le calendrier scolaire aurait difficilement pu être plus symbolique. Au moment où le Maroc entend poursuivre et élargir son expérience des « Écoles pionnières », les résultats de la dernière enquête internationale PISA viennent rappeler, avec une brutalité statistique, l’ampleur du défi auquel demeure confronté le système éducatif national.
En effet, les responsables tentent d’ériger les « écoles de référence » ou écoles pionnières en symbole d’une réforme ambitieuse, tentant transformer cette expérimentation limitée en preuve de succès. Pire. Ils vont jusqu'à se vanter en disant que d'autres pays d'Europe ou d'Asie… désirent s'inspirer de leur expérience pour en faire usage chez-eux ! Arrogance !
Aussi demandons-nous : jusqu'à quand allons-nous continuer à faire de notre système éducatif et de nos enfants des cobayes ? Jusqu'à quand allons-nous assumer l'accumulation des politiques éducatives inabouties des gouvernants successifs depuis des décennies ?
Écoutons et donnons la parole aux enseignants, aux professionnels de terrain.
Au lycée Ksar Sghir, dans la province de Fahs-Anjra, des enseignants contestent la mise en œuvre du dispositif, dans le cadre d’une action encadrée par une organisation syndicale. Au-delà des revendications professionnelles et des modalités concrètes d’application de la réforme, cette contestation mérite d’être entendue comme un signal d'alarme venant du terrain : une réforme éducative ne peut réussir durablement sans l’adhésion, ou du moins, l’écoute réelle de ceux qui sont appelés à la mettre en œuvre quotidiennement dans les salles de classe. En outre, lon devrait voir la faisabilité d'une telle expérience audit lycée du point de vue structurel (nombre de classes, effectifs des enseignants et des élèves à soumettre à cette expérimentation…). Est-ce possible ? Sinon, ne faisons pas de nos établissements scolaires publics des laboratoires d’expériences de n'importe quoi !
Le contexte national donne à cette contestation une résonance particulière
Les résultats de PISA 2025, publiés le 8 septembre 2026 par l’OCDE, sont loin d’être rassurants. Le Maroc obtient un score moyen de 355 points en mathématiques, contre 365 en 2022 et 368 en 2018. En compréhension de l’écrit, le score tombe à 321 points, contre 339 en 2022 et 359 en 2018. En sciences, domaine principal de l’édition 2025, le Maroc obtient 358 points.
Plus préoccupant encore : seuls 16 % des élèves marocains atteignent au moins le niveau 2 de compétence en mathématiques, seuil considéré comme le niveau minimal permettant notamment de comprendre et d'appliquer des notions mathématiques simples dans des situations courantes. Autrement dit, 84 % restent sous ce seuil.
Ces chiffres ne condamnent évidemment pas à eux seuls le modèle des « Écoles pionnières ». PISA évalue des élèves de 15 ans dans l'ensemble du système éducatif et ne constitue ni une évaluation du lycée Ksar Sghir ni un jugement direct sur ce programme. Mais ils posent une question de fond que nul responsable de l'éducation ne devrait esquiver : les réformes engagées produisent-elles enfin les apprentissages que l'école publique marocaine est en droit d'attendre ?
Il existe une différence fondamentale entre réformer l'école et réussir la réforme de l'école.
Une réforme peut être ambitieuse sur le papier, accompagnée de nouveaux outils, de nouvelles méthodes, de formations et d'indicateurs de performance. Mais sa véritable épreuve commence dans la classe : devant un enseignant confronté à des niveaux hétérogènes, à des effectifs parfois difficiles à gérer, à des programmes exigeants et à des élèves dont les acquis fondamentaux peuvent être fragiles.
C'est précisément pourquoi la contestation de Ksar Sghir mérite autre chose que le mépris ou la réduction à un simple conflit syndical.
Écouter les enseignants ne signifie pas renoncer à la réforme. C'est peut-être, au contraire, la condition pour la rendre efficace.
Le problème de l'école marocaine ne réside certainement pas dans les seuls enseignants. Les résultats de PISA renvoient à un ensemble beaucoup plus vaste de facteurs : conditions sociales, inégalités territoriales, préscolarisation, maîtrise des langues, qualité des apprentissages fondamentaux, ressources humaines, gouvernance et continuité des politiques publiques.
Dès lors, présenter les « Écoles pionnières » comme une réponse suffisante à une crise aussi profonde serait prendre le risque de confondre outil de réforme et réforme du système.
Le Maroc ne manque pas de réformes éducatives. Ce qui lui manque encore, c'est la preuve durable que ces réformes transforment effectivement les apprentissages.
Le verdict de PISA 2025 devrait donc servir moins à chercher des coupables qu'à ouvrir un débat national sérieux. Et dans ce débat, la voix des enseignants de Ksar Sghir, comme celle des autres professionnels de l'éducation, ne devrait pas être considérée comme un obstacle au changement.
Une école ne devient pas « pionnière » parce qu'on lui attribue un label, elle le devient lorsque ses élèves apprennent mieux, comprennent mieux, réfléchissent mieux et disposent réellement des connaissances et des compétences nécessaires pour affronter leur avenir. Affronter les mutations et les changements incessants des Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication (NTIC) de la société contemporaine.
C'est peut-être là, finalement, que se trouve la véritable question posée par Ksar Sghir : avant de multiplier les écoles dites pionnières, sommes-nous prêts à écouter ceux qui font l'école au quotidien ?
Dr Ali GHOUDANE
Tétouan, le 14 Septembre 2026
Mon blog :
kroniquesociale.blogspot.com
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(1) Né à Vienne (1926-2022), Ivan Illich s’est imposé comme un penseur critique des institutions modernes et de la société industrielle. La critique du système éducatif par le penseur et sociologue Ivan Illich, formulée principalement dans son ouvrage majeur Une société sans école (1971), est l’une des remises en question les plus radicales de l'institution scolaire. Pour Illich, l’école moderne ne remplit plus son rôle d'instruction mais agit comme un outil d'aliénation au service de la société industrielle, capitaliste.
(2) Programme international pour le suivi des acquis des élèves (PISA) est le programme international de l'OCDE pour le suivi des acquis des élèves. PISA mesure la capacité des jeunes de 15 ans à utiliser leurs connaissances et compétences en compréhension écrite, en mathématiques et en sciences pour relever les défis de la vie réelle.
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